Trucs et ficelles dans l’assiette des Belges

Conversation à bâtons rompus avec Daniel Cauchy, par Annick Honorez et Antonio de la Fuente
Article issu de la revue
 Antipodes n°182 - Crise alimentaire et alternatives - ITECO, Septembre 2008

Formateur systémicien, Daniel Cauchy est à l’origine d’un jeu qui éclaire de manière amusante les liens entre la manière dont nous mangeons et nous vivons. Le contenu de notre assiette devient révélateur des impacts de la consommation sur l’environnement, la santé et la vie sociale. Ces liens sont représentes par une ficelle reliant les différents aspects en interrelation, la qualité de l’eau, le Fonds monétaire international, la publicité, la déforestation, la faim. Développé par Quinoa et Rencontre des continents, et enrichi par l’apport de nombreuses associations du Nord et du Sud, le Jeu de la ficelle ouvre la perspective d’actions individuelles et collectives.

En cinquante ans, l’assiette des Belges a changé de tout à tout. A présent, elle contient des produits animaux qui, pour la plupart, ont fait des longs déplacements, 2 500 km en moyenne, beaucoup de produits de synthèse, des additifs chimiques et autres. Au plus les gens sont défavorisés, au plus ‘d’autres choses’ se trouvent dans les produits alimentaires de façon à le rendre comestibles. Aussi, ces produits sont de plus en plus gras et sucrés.

La production de l’alimentation industrielle consomme aussi beaucoup d’énergie fossile, de 30 à 40 calories fossiles environ par calorie alimentaire ; tandis qu’à la campagne, on calcule ce rapport de 8 à 1.

Par ailleurs, la surface agricole ‘en coulisses’ (celle qui est nécessaire pour produire ce que les Belges consomment) est de sept fois la surface agricole de la Belgique. Une autre donnée : le bétail européen mange autant de céréales que la population de l’Inde et de la Chine réunies.

Pour ce qui est de l’eau, il faut plusieurs milliers de litres d’eau (entre 20 et cent mille) pour produire un kilo de steak. Cette eau vient des pays qui manquent d’eau, est utilisée pour des cultures d’irrigation et part sous la forme de courgettes, etc. L’eau des pauvres sert à garnir et à diversifier l’assiette des riches. Autrement dit, si les Belges mangent comme ils mangent, c’est ‘grâce’ au Sud.

Le mauvais bâton et la bonne carotte

Daniel Cauchy exploite pédagogiquement l’image de la carotte. Produire une bonne carotte, que suppose-t-il pour l’ensemble de la société ?, demande-t-il. Une carotte savoureuse, avec quel modèle politique va-t-elle ? s’interroge-t-il.

Aussi, qu’est-ce une assiette de bonne qualité ? Elle est composée de céréales, de légumes frais, des huiles première pression à froid, des fruits, des algues, des noix, des œufs. Tandis que le grand public consomme des céréales blanchies, l’industrie envoie tout ce qu’on enlève aux céréales à la pharmacie où on nous le vend très cher.

A propos de prix, l’alimentation bio est-elle plus chère ? Cela dépend, dit-il. Elle n’est pas plus chère si elle est accompagnée d’un changement d’approche.

Avant, en Europe occidentale l’alimentation évoquait principalement la diététique et l’amaigrissement, éventuellement et de manière partielle la culture. Aujourd’hui, la nourriture évoque surtout l’environnement. Il est ainsi essentiel de faire les rapprochements nécessaires entre l’alimentation, la santé, l’environnement, la politique. A la manière dont W. Sachs se demande quel est le rapport entre un outil de cuisine comme un robot culinaire et une centrale nucléaire.

Manger, c’est aller voter

La question est de savoir donc si le thème de l’alimentation est fédérateur de petits projets qui cherchent à s’intégrer dans un grand projet, à se démarquer de la production industrielle capitaliste, dans le cadre de la décroissance et du post consumérisme.

Par exemple, le cas de Nature et progrès, qui était au départ un club de jardiniers et est devenue une association d’appui à l’agriculture paysanne, à circuits courts, à visage humain, de défense de l’alimentation biologique, non bio-industrielle en alliant bio et agriculture paysanne. Adhéreront-ils au mouvement plus large comme celui de la décroissance ?

 

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Les mouvements bio-végétariens se sont développés sans se poser des questions politiques. Devant le règne du libéralisme, c’est la pauvreté en matière de construction d’un autre imaginaire politique. La décroissance peut fournir un cadre, un nouvel imaginaire pour tous ceux qui font des petits projets.

L’écologie politique semble en panne à présent, touchant aux limites de la représentation politique. S’ils doivent demander aux gens de diviser leur niveau de vie par quatre, qui va voter pour les partis écologistes ? Ils s’empêtrent donc dans des petites initiatives. La décroissance peut-il devenir un réservoir de pratiques et prendre le relais de l’écologie politique ?

Le concept d’autonomie a été à la base de la différenciation de l’écologie par rapport à la gauche et à la droite. Il se traduit, par exemple, par la possibilité d’avoir une vache chez soi sans devoir rendre pour autant des comptes à l’Etat. Il y a quarante ans, les ménages avaient une autonomie de 400 jours, plus d’un an, sur le plan alimentaire. Ils disposaient d’un stock de survie vivant. Aujourd’hui ce stock de survie est presque inexistant. Sur le plan de l’action politique, cela voulait dire qu’alors, les grévistes pouvaient tenir car ils étaient encore agriculteurs, donc autonomes.

Emeutes de la faim à grande échelle

La faim, 800 millions de personnes en souffrent, deux milliards sont mal nourris. Face à ce constat, les solutions que l’on propose sont uniquement techniques : des OGM, des pesticides, de la productivité industrielle. Pourtant, ce n’est pas la pauvreté qui est problématique, c’est la richesse, car le niveau de vie des Européens n’est valable que pour un milliard d’êtres humains sur les six milliards dont compte la planète.

Pourquoi donc les paysans du Sud ne sont-ils pas autonomes ? Parce que, mis en concurrence avec l’agroindustrie, ils reçoivent de moins en moins pour ce qu’ils produisent. Ils sont donc condamnés à l’exode.

 

Qui peut contrer l’agroindustrie ? Les riches du Sud cherchent à s’enrichir et ils vont donc logiquement promouvoir des modèles qui vont le leur permettre. Le changement ne peut venir que d’une sorte d’émeute de la faim à grande échelle.

Pour conclure, Daniel Cauchy pose une question un brin provocatrice : Voudriez-vous vivre dans une société où la criminalité serait réduite de 4/5, où il y aurait 2/3 de moins de patients psychiatriques, peu de drogués et la moitié des suicides de jeunes ? C’était la France des années soixante !